La paix dans un monde qui s’est oublié

La paix dans un monde qui s’est oublié

Votre Excellence, avant de parler de la Syrie, de l’Europe ou de l’Église, permettez-moi de poser ce qui est peut-être la question la plus simple et pourtant aujourd’hui la plus difficile : qu’est-ce que la paix pour vous dans un monde comme le nôtre ?

Archevêque Jacques MOURAD: Cette question peut sembler simple, mais elle touche au cœur même de l’expérience humaine. La paix — pace — est à la fois un mot religieux et universel. C’est un mot qui, depuis le début de l’histoire humaine, porte en lui le désir de chaque personne, de chaque civilisation. La paix n’est pas seulement l’absence de guerre, ni seulement le silence des armes. Elle est à la fois un don et une tâche. C’est un effort quotidien, une lutte silencieuse que nous portons en nous. Et pourtant, dans le monde d’aujourd’hui, elle semble être une idée lointaine — quelque chose dont tout le monde parle, mais que presque personne ne vit réellement. C’est comme un rêve qui nous échappe sans cesse, même lorsque nous le poursuivons de toute notre âme

Alors la paix est-elle, pour vous, un rêve — après tout ce que vous avez vu et vécu ?

Sans la foi, sans l’espérance en Dieu, qui est la source de toute paix, l’homme ne peut véritablement saisir cette réalité. Il ne peut ni la recevoir ni la laisser habiter en lui. Et cela est vrai quelles que soient les circonstances — même en temps de guerre ou d’oppression. La paix ne vient pas de nous-mêmes : elle vient d’au-delà de nous. C’est un don qui survient lorsque l’homme ouvre son cœur à la présence de Dieu.

Sans la foi, il n’y a pas de paix ?

La paix est aussi une vocation. C’est un appel intérieur que chaque personne porte en elle : vivre en paix, apporter la paix, construire la paix. Mais — et cela est essentiel — personne ne peut vivre en paix seul. C’est pourquoi nous ne pouvons pas parler de la paix comme d’un bien que nous possédons. Elle est donnée. Car la paix naît de la rencontre, de l’amour. Ce n’est que lorsque nous vivons dans une relation avec quelqu’un d’autre que nous pouvons réellement faire l’expérience de ce qu’est la paix.

Une personne seule peut-elle faire l’expérience de la paix ?

Une personne seule peut connaître le silence, mais pas la paix. Le silence sans amour devient le vide. La véritable paix est le fruit de l’amour, de la présence et de la communauté.

En 2015, vous avez été emprisonné par l’État islamique.

Oui, et c’est pourquoi je connais bien le goût de la solitude. Mais même au-delà de la captivité, dans ma vie personnelle, il y a eu de nombreux moments où j’ai dû être seul. Et je sais combien il est difficile de préserver la lumière de la paix en soi dans ces moments-là. La solitude ouvre en nous des champs de bataille dont nous ignorions l’existence. Elle devient une lutte intérieure — avec la peur, avec la mémoire, avec soi-même. Et alors on commence à comprendre à quel point l’âme humaine est fragile.

La solitude semble être l’une des expériences marquantes du XXIe siècle — indépendamment de la géographie.

Je pense souvent aux hommes et aux femmes en Syrie : aux mères laissées seules parce que leurs fils ont fui pour survivre ; aux pères qui regardent les maisons vides de leurs enfants ; aux personnes âgées qui ont un toit et du pain, mais pas la paix. Car la paix ne naît pas d’un garde-manger rempli, mais de la présence d’un autre. C’est pourquoi j’insiste : la paix n’est pas un fait matériel, mais un choix spirituel.

Peut-on consciemment rejeter la paix en choisissant la solitude — en cherchant à fuir un monde chaotique et bruyant ?

Je répondrai de manière paradoxale : combien de ces personnes n’ont pas choisi la solitude, mais y ont été contraintes ? Quelle harmonie peuvent-elles y trouver ? J’ai moi-même passé quatre mois et vingt jours en prison — presque entièrement seul. Et je sais que sans trente années de vie monastique, de préparation spirituelle, de prière, je n’aurais pas pu tenir. Même alors, je n’ai pas trouvé une paix complète. Le seul chemin qui m’a permis de survivre fut la prière — surtout le rosaire. Il m’a sauvé — non pas en changeant la réalité autour de moi, mais en apaisant la tempête en moi.

La Syrie connaît depuis de nombreuses années la guerre, les migrations, la souffrance et la pauvreté ; il est difficile de parler de paix dans une telle situation. Comment vivent aujourd’hui les chrétiens en Syrie ? Quels sont leurs plus grands espoirs et leurs peurs ?

Les chrétiens en Syrie vivent sous l’ombre de la peur. Il n’y a pas de vision claire de l’avenir — ni politique ni sociale. Nous vivons dans un monde où l’incertitude est devenue le quotidien. Beaucoup souffrent encore de persécutions, mais il faut le dire clairement : en Syrie, c’est toute la nation qui souffre, pas seulement les chrétiens.

Les chrétiens ne sont donc pas les seules victimes de ce qui se passe au Moyen-Orient ?

Ils souffrent peut-être même un peu moins, car notre présence et notre histoire inspirent un certain respect — même chez nos persécuteurs. Depuis des siècles, nous témoignons de la foi, de la paix et de la coexistence. Et beaucoup de musulmans le comprennent réellement. Malgré les différences, beaucoup continuent de nous respecter, car ils savent que dans la souffrance, nous sommes tous semblables.

D’où vient alors tant de mal en Syrie ?

Au fond, le peuple syrien est un bon peuple. Mais un système politique fondé sur la vengeance ne nous permet pas de vivre en paix.

La situation s’améliore-t-elle ?

Beaucoup de personnes qui ont été réfugiées pendant des années reviennent aujourd’hui en Syrie. Elles retrouvent leurs maisons, mais leurs cœurs sont blessés. Elles reviennent avec de la douleur, de la colère et un sentiment d’injustice. Il est difficile de construire l’avenir lorsque les âmes sont remplies du passé. C’est là la plus grande tragédie de la Syrie — non pas les ruines des maisons et des villes, mais les ruines dans les cœurs humains.

La politique est-elle responsable ?

Ce type de politique, oui. Le système actuel, fondé sur la violence et la vengeance, n’offre aucun espoir de stabilité véritable. Le gouvernement porte une grande part de responsabilité dans les souffrances, notamment dans des villes comme Homs. Là-bas, la violence continue chaque jour, même si le monde n’en parle plus. Les gens vivent dans un cercle fermé de peur et de haine, dont ils ne voient pas l’issue. Et sans sortie de la violence, il n’y a pas d’avenir.

Dans cette perspective, que souhaitez-vous dire à l’Église en Europe, et à l’Europe elle-même — en particulier aux jeunes catholiques qui ne connaissent pas la persécution pour leur foi, mais font face à d’autres tentations ?

Tout d’abord, je voudrais dire que notre expérience — celle de l’Église en Syrie — m’a appris à quel point la solidarité est puissante, une qualité très polonaise. Sans le soutien de l’Église en Europe, sans l’aide des communautés et des paroisses, de nombreuses vies n’auraient pas été sauvées. Cette proximité a été comme un pont entre la souffrance et l’espérance. Grâce à cette aide, les malades ont été soignés, les familles ont reçu de la nourriture et un abri, et les enfants ont pu être éduqués. Ce ne sont pas seulement des gestes de charité — ils sont salvifiques. Car chaque acte de miséricorde rend au monde une part de paix.

Nous revenons donc à notre point de départ : la question de la paix. Comment l’Église peut-elle construire la paix sur la terre ?

Une communauté qui accueille ceux qui souffrent révèle le vrai visage de l’Église. L’Église n’est pas une structure, mais une famille. Et dans une famille, on ne demande pas d’où l’on vient, mais comment on peut aider. C’est ce témoignage que l’Europe doit redécouvrir : l’Église vit lorsqu’elle sert. C’est seulement ainsi qu’elle peut construire la paix. Nous avons besoin d’un renouveau de l’esprit de solidarité, d’une plus grande sensibilité entre les nations, de plus de compassion et de plus de courage dans l’amour. Car c’est ainsi seulement que la paix véritable peut être construite. En fin de compte, la paix ne naît pas des négociations ni des traités. Elle naît du sacrifice, et elle commence là où une personne décide de donner quelque chose d’elle-même pour le bien des autres : son temps, ses talents, sa prière, sa vie.

Paradoxalement : pour construire la paix, faut-il être prêt à donner sa vie ?

Nous avons besoin de personnes prêtes à aller en Syrie — pour soigner, enseigner, aider, offrir leurs dons et leurs talents. Non pas pour soutenir des gouvernements ou des programmes politiques, mais pour soutenir un autre être humain. Je n’ai pas une grande confiance dans les projets politiques de ce monde. Mais j’ai une grande confiance en l’homme — dans le bien qui demeure en lui, même si le monde tente de le faire taire.

Je crois simplement que les personnes de bonne volonté en Europe, et partout ailleurs, sont capables de dépasser la logique de la violence et de la haine. C’est pourquoi je voudrais dire à tous ceux qui écoutent : nous sommes responsables les uns des autres. Les frontières nationales ne peuvent pas nous diviser si nous croyons vraiment en Dieu, qui est le Père de tous. Nous sommes tous frères et sœurs, enfants d’un même Créateur. Et si nous oublions cela, nous oublierons aussi ce qu’est la paix. Et parler de la paix est déjà le premier pas pour la retrouver.

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