S’épanouir en tant qu’être humain à l’ère de l’intelligence artificielle

S’épanouir en tant qu’être humain à l’ère de l’intelligence artificielle

Dans cette optique, Magnifica Humanitas pose la question suivante : que signifie être un être humain épanoui à l’ère de l’IA ? Cette lettre n’est pas une réflexion neutre sur cette question, pas plus que les technologies d’aujourd’hui n’incarnent des visions du monde neutres. Cette encyclique applique la vision de l’Évangile aux contextes culturels de l’IA. Ainsi, elle met en garde contre une culture du pouvoir croissante qui remodèle le travail, la famille, l’éducation et la vie politique. Elle nous appelle à transformer les modes de pouvoir dominateurs en formes de pouvoir partagé, et à évaluer les développements technologiques en mesurant leur contribution à un véritable progrès social et éthique.

Il y a dix ans, Laudato Si’ nous appelait à prendre soin de la terre et des pauvres d’une manière urgente, mettant en garde contre un paradigme technocratique qui mesure la valeur humaine par son utilité. Aujourd’hui, le pape Léon affirme clairement que pour surmonter ce paradigme et mettre en œuvre ce souci de la terre et des pauvres, il nous faut de toute urgence protéger l'être humain. Une écologie intégrale exige un humanisme intégral centré sur Jésus-Christ.

Cet appel n’est pas une simple platitude. Aucune idée n’est plus centrale pour la société moderne, le droit ou la politique que celle de l’être humain libre. Pourtant, cet idéal est aujourd’hui au bord de la rupture, et notre « rapport à la vie est en crise ».1 Cela conduit certains au chagrin ou au désespoir. Chez d’autres, cela suscite le désir de transcender notre humanité, en cherchant à devenir nos propres dieux.

Au contraire, Magnifica Humanitas présente la liberté humaine comme un don ancré dans une vérité qui est personnelle, incarnée et relationnelle. Notre liberté et notre intelligence s’expriment à travers une connaissance et un amour qui s’incarnent de manière irremplaçable : à travers l’amour, le travail, la sollicitude, la souffrance et l’amitié. L’encyclique présente l’être humain libre comme une créature aimée, égale en dignité, créée pour la relation ; un façonneur rationnel du monde et un prochain pour ses semblables, sans exception. Le pouvoir est la capacité de cultiver ce monde ensemble. Sans ces vérités qui nous aiguillent, notre liberté ne devient guère plus qu’un instrument entre les mains de pouvoirs arbitraires.

En partageant ces vérités à l’ère de l’intelligence artificielle, Magnifica Humanitas propose une nouvelle synthèse de la doctrine sociale de l’Église. Comme l’ont montré les événements récents, lorsque l’Église s’exprime sur des questions sociales, certains se plaignent d’une ingérence qui n’a pas lieu d’être. Néanmoins, l’Église a raison de s’exprimer, car sa mission est de révéler le visage de Dieu dans l’histoire, d’accompagner l’humanité dans sa quête du bien véritable et de favoriser l’unité. Discerner notre cheminement à travers l’histoire est une tâche commune, qui appartient à toute l’Église, en dialogue avec la culture, les sciences, les personnes de toutes confessions et celles qui n’en ont aucune. L’Église célèbre volontiers les nombreuses vocations qui assument la responsabilité de cette tâche. Cependant, pour entreprendre ce discernement collectif, nous devons nous libérer de l’idée que nous vivons dans des silos cloisonnés. Nous devons être capables de nous voir comme plus que des individus, des rouages de l’État, des unités de profit ou d’efficacité, ou des outils-utilisateurs d’un ordre algorithmique. La doctrine sociale de l’Église nous invite dans un vaste espace communautaire de rencontre et d’accompagnement mutuel, dans le cadre d’une recherche collective de vérité, de justice et d’épanouissement. Pour que l'Église incarne un tel espace, les plus vulnérables et les personnes victimes doivent avoir des visages et des noms, et être entendus en priorité.

Magnifica Humanitas expose les principes sociaux susceptibles de guider ce dialogue social communautaire. Depuis plus de 135 ans, les papes enseignent que le fondement de l’ordre social est la personne humaine, dotée d’une dignité inaliénable ; que nous recherchons un bien commun impossible à atteindre sans la reconnaissance et la participation de tous ; que les ressources de la terre sont destinées à répondre aux besoins de tous, y compris des générations futures ; que le Christ révèle que chaque être humain est notre prochain et que nous sommes liés par une solidarité structurelle et personnelle ; que l’exercice de tout pouvoir doit être transparent et responsable et que les communautés doivent mettre en œuvre ce pouvoir à plusieurs niveaux. Cette encyclique souligne que ces principes doivent être respectés au sein même de l’Église s’ils doivent être entendus comme des déclarations crédibles par le monde extérieur.

Les encycliques dénoncent également les fausses idoles présentes dans les idéologies de chaque époque. Depuis plus de 135 ans, elles nous enseignent que nous ne serons pas sauvés par le marché, ni par les forces de l’histoire, ni par l’État-nation. Aujourd’hui, le pape Léon met en garde en confirmant que nous ne serons pas non plus « sauvés » par l’IA ou par ses post- ou trans-humanismes. Ces idéologies présentent l’autonomie totale, l’automatisation radicale, les ambitions d’une conscience artificielle et le dépassement des limites humaines comme des objectifs « salvateurs ». Ce faisant, elles « créent de nouvelles dépendances, exclusions et inégalités », et modifient notre façon de concevoir les limites humaines.2 Le pape Léon écrit : « Tout ce qui apparaît comme une « limite » (incapacité, maladie, vieillesse, souffrance, vulnérabilité) tend à être interprété avant tout comme un défaut à corriger, plutôt que comme un lieu où l’humanité mûrit et s’ouvre aux relations. »3 Magnifica Humanitas réaffirme que les limites font partie de la manière dont nous apprenons la compassion, la générosité et une interdépendance saine.

Pourtant, soyons clairs : la tradition encyclique présente également une vision positive des technologies. Depuis nos origines, les êtres humains ont créé des technologies qui renforcent leur liberté, soulagent la souffrance et répondent à des besoins réels. Lorsque les technologies restent des outils au service d’un bien clairement défini, elles peuvent être considérées comme un prolongement de la liberté que Dieu nous a donnée dans la Genèse, celle de cultiver et de protéger la terre. Cette vision inscrit les technologies dans le cadre de l’alliance entre Dieu et l’humanité, honorant la vocation humaine à un travail décent, à fonder une famille, à rechercher la vérité comme bien commun, à construire une communauté et à favoriser l’unité et la paix. La question posée par cette tradition est constructive : comment cultiver des technologies qui soient une bonne nouvelle pour tous, au service des personnes et de la vérité ?

Les technologies sophistiquées d’aujourd’hui ne sont pas de simples outils, mais des outils qui, à l’instar des langues qu’elles exploitent, véhiculent des cultures et portent des architectures morales. L’encyclique appelle à la vigilance. Les pouvoirs d’innovation qui relevaient traditionnellement des États sont aujourd’hui concentrés entre les mains d’une poignée d’acteurs privés fortunés, dont les cultures échappent au regard du bien commun et risquent de se présenter comme un nouvel imperium. Le pape Léon nous invite à nous demander : dans l’intérêt du bien commun, comment pouvons-nous résister à de telles concentrations de pouvoir déformantes entre les mains de quelques-uns ? Comment pouvons-nous réorienter les technologies au service du bien commun, en rendant compte du bien de chaque être humain et de toute l’humanité ?

Magnifica Humanitas reconnaît que beaucoup n’osent pas aborder ces questions. Cette lettre nous donne les moyens d’agir. Elle nous dit : jouez votre rôle ! Interrogez-vous au sein de votre famille, dans les écoles, sur votre lieu de travail : quelle vision de l’excellence humaine y rencontre-t-on ici, quelle image de la valeur humaine, et qui détermine cette valeur ? Pour que notre liberté soit renforcée, et non habituée, contrainte ou érodée, nous devons être libres, au travail, dans l’éducation et au sein des familles, d’utiliser ou non ces technologies, de les soutenir ou non.

Le pape Léon cite une remarque formulée il y a près d’un siècle par Romano Guardini : « L’homme contemporain n’a pas été formé à bien utiliser le pouvoir ».4 Ce diagnostic spirituel sert de fil conducteur à l’encyclique. En abordant la manière dont la technologie remodèle la politique multilatérale, le pape Léon met en évidence un lien profond entre la pauvreté relationnelle et une culture du pouvoir caractérisée par la polarisation et la violence. Il décrit les liens profonds qui unissent les « faux réalismes » qui banalisent la guerre et la domination sociale, qui automatisent la réalité et réduisent la personne à des données, et qui nous enferment dans des identités collectives « amis-ennemis ». La loi du plus fort se fait passer pour de la force, mais n’est qu’une violence qui révèle, derrière son masque, des relations appauvries. Ceux qui sont riches en relations savent dialoguer, négocier et s’exprimer au-delà des langues sans domination. L’encyclique nous aide à discerner quand une culture risque de confondre et de désordonner la vertu et le vice, la force et la faiblesse, le courage et la lâcheté. Magnifica Humanitas nous aide à voir que le désir de domination, ce qu’Augustin appelle la libido dominandi,peut être loué par le monde comme une force, mais qu’il est un mépris de Dieu et du prochain et n’est jamais une vertu chrétienne.

Au contraire, nous sommes appelés à une civilisation de l’amour. Le pape Léon explique que cela signifie : désamorcer les conflits en désarmant nos paroles, mettre l’accent sur la justice comme fondement de la paix, adopter le point de vue des victimes, cultiver un réalisme sain, relancer le dialogue et le multilatéralisme, et prier.

Le Magnificat de Marie conclut cette encyclique : aux côtés du cri d’abandon du Christ sur la croix, l’hymne de Marie est le cri le plus viscéralement incarné du Nouveau Testament, qui résonne aujourd’hui dans notre époque désincarnée. C’est l’hymne d’une femme débordante d’une vie nouvelle, qui proclame les termes du bien commun : en écoutant d’abord la souffrance, elle désigne une histoire humaine où Dieu règne, où les affamés sont nourris, les puissants renversés et les humbles élevés. Son Magnificat donne corps à la question insistante posée tout au long de cette encyclique : comment pouvons-nous former des communautés qui, à une époque de changements technologiques accélérés, placent l’humain au premier plan, cultivent la croissance spirituelle et éthique, la justice et l’unité humaine, et célèbrent le Dieu trinitaire comme l’auteur, l’architecte et l’unique sauveur de l’humanité en qui nous plaçons notre espérance.

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